Un loup dans la brume…
Loup dans la brume, Monts d’Arrée – Raphaëlle Woerlé
Monts d’Arrée, 24 septembre 2026. Photos Raphaëlle Woerle
Une rencontre improbable et pour tout dire inespérée. Une rencontre comme on aimerait qu’il nous en arrive au moins une dans toute notre vie. Une escapade matinale entreprise au bon moment et au bon endroit, la brume qui se dissipe, un appareil photo en mode capture et voilà la balade dans la lande qui se transforme en observation exceptionnelle: un loup ! Récit.
« Avec la brume et les belles lumières du lever du soleil en ce mois de septembre, cela faisait plusieurs semaines que j’avais en tête de mettre le réveil avant l’aube et de sortir faire quelques images dans les monts d’Arrée. Où, je ne savais pas encore précisément, mais je visualisais les lambeaux de brume qui s’accrochaient aux crêtes tandis qu’une lumière orangée apparaissait à l’horizon. Et d’enchaîner ensuite avec une journée de photographie d’oiseaux dans le Finistère sud vers la baie d’Audierne.
Suite à une succession d’événements, quand est venu le jour que j’avais initialement choisi, impossible de sortir de dessous la couette. J’irai le lendemain, tant pis. J’aime bien écouter mon intuition dans ces cas là, elle m’a déjà réservé de très bonnes surprises.
Le lendemain, rien à voir, moi qui ne suis pas du tout du matin, je me lève sans effort un peu après 6h, à l’indignation des chats qui seraient encore volontiers restés dormir quelques heures.
Le sac photo est déjà prêt, une gourde d’eau pour la journée, de quoi grignoter et je prends la route. Sachant que le but est de faire de la photo de paysage, c’est l’objectif 28-75mm et non le téléobjectif 150-600mm qui est monté sur le boîtier hybride, un vrai bonheur de pouvoir déclencher sans le bruit de mitraillette d’un reflex !
Quelques kilomètres en voiture, j’hésite un peu sur l’endroit précis où aller, un premier passage devant plusieurs sites possible et puis l’évidence de choisir cet endroit-là. Demi-tour, je gare la voiture, un rapide tour d’horizon avant de descendre, mais rien en vue à part la brume épaisse et l’horizon qui commence à s’éclaircir d’un peu de jaune marbré de rose. J’avoue avoir aussi choisi cet endroit et ses balles de « gouji » (litière de lande) dans le secret espoir qu’un rapace nocturne ou un renard viendrait s’incruster dans les images.
Il est un peu plus de 7h, étonnamment il ne fait pas si froid, quelques images avec les balles de gouji dans la brume et les premiers rayons du soleil, et j’avance tranquillement sur le sentier. Dans les ajoncs épineux, des toiles d’araignée scintillent de rosée, j’en immortalise quelques-unes, quand soudain, un mouvement sur la droite, à quelques centaines de mètres, attire mon attention.
La silhouette d’un canidé se découpe en ombre chinoise, il trottine et s’arrête pour me fixer, pas le temps de réfléchir à quoi que ce soit, les réglages de l’appareil sont déjà faits, le mode rafale est toujours enclenché au cas où, alors c’est parti.
Sur le moment, je suis en pilote automatique : se concentrer sur la photo, le suivre du regard et de l’appareil sans bouger pendant qu’il trottine vers la gauche. Il s’arrête une deuxième fois et me fixe à nouveau. Je pense que c’est à ce moment là que mon cerveau a eu le temps de commencer à se dire qu’il y avait des éléments qui ne collaient pas avec un chien. Rien que la façon de trottiner, un trot un peu aérien, en suspension, et puis la façon de me regarder, une curiosité distante. Des chiens j’en côtoie tous les jours une grande diversité et là, il y avait un « jizz » comme on dit en ornithologie qui a fait tilt dans ma tête, serait-ce un loup ? Techniquement c’était possible, mais la probabilité…
Il repart quasi instantanément, cette fois-ci il me tourne le dos et s’en va tout droit, loin dans la lande. Une troisième et dernière fois, il se retourne vers moi, me présentant son profil. Puis il disparaît derrière le léger relief du terrain, les oreilles dressées vers le ciel.

J’attends quelques minutes, juste pour être sûre qu’il ne fasse pas demi-tour. Je reste immobile au milieu du sentier, avec mon appareil photo, mon sweat gris clair et la lumière qui s’intensifie doucement pendant que des lambeaux de brume se détachent vers le ciel.
Je prends une inspiration, allez on va regarder ce qu’il y a sur la carte mémoire, je croise les doigts pour que ce soit net ! Un canidé c’est sûr, maintenant on va regarder le reste, je n’ai pas tous les critères en tête, surtout celui-ci : une queue portée basse qui s’arrête au-dessus du jarret. Et là-dessus il n’y a pas de doute, c’est bien le cas !
Une moitié de mon cerveau est en ébullition, l’autre moitié reste rationnelle, me dit que c’est juste un chien type berger en vadrouille, que je me fais des idées et que statistiquement ça n’est juste pas possible que je tombe, presque au saut du lit, sur un loup sans même le chercher, sans même connaître ses habitude. J’avais adoré le film documentaire « La Vallée des loups » de Jean-Michel Bertrand, je me souviens clairement de ses mois à pister les loups, à chercher des indices avant d’enfin les apercevoir furtivement ! Mais d’un coup je me souviens aussi d’autres choses qu’il disait : les loups bougent avec le brouillard et ils suivent les crêtes. Et ça, ça colle terriblement avec ce matin !

Je suis toujours plantée là, au milieu du chemin, je respire, savourant chaque bouffée d’air chargée d’humidité. Si je veux confirmer l’observation, il va falloir quelqu’un de plus calé que moi. J’envoie un message à Aline que je sais très impliquée dans le suivi des loups bretons via le Groupe Mammalogique Breton. Très vite la confirmation arrive : c’est bien un loup !
Maintenant, il s’agit de remonter sa piste et de parcourir les ajoncs à la recherche de poils ou de crottes qu’il aurait laissés derrière lui. Mais là encore, il aura été d’une parfait discrétion : mon jean sera trempé jusqu’à la taille sans que je trouve la moindre trace de son passage, un vrai fantôme ! »
Raphaëlle Woerle
24 septembre 2026