La lettre d’un loup

Le Groupe Loup Bretagne a reçu une copie du courrier reproduit ci-dessous. N’hésitez pas à le diffuser à votre tour.

Loargann, le 22 décembre 2024 dans les monts d’Arrée

Cher monsieur Sastre,

Ainsi donc, vous disposez maintenant d’un petit bout du papier délivré par la préfecture du Finistère qui vous permettrait de tirer à vue sur le premier loup venu, dont moi qui suis déjà passé non loin de Dinéault. Si l’un de mes semblables a pu visiter votre élevage il y aura bientôt trois ans, je suppose que, depuis, vous avez mis en place tous les aménagements nécessaires pour protéger votre cheptel et sollicité les aides prévues pour cela. Mieux vaut prévenir que guérir et, sauf à ce que vous soyez déjà un tireur d’élite confirmé, vous me permettrez de v ous mettre en garde. Mes amis du sud de la France m’ont expliqué comment les brigades spéciales de l’OFB ont pu s’épuiser en tentant, nuit après nuit, de tuer des fantômes.

Mais il y a plus grave : des études scientifiques récentes montrent qu’une fois bien installés sur un territoire, les loups savent en exploiter la faune sauvage et moins recourir aux proies domestiques, de mieux en mieux protégées par les éleveurs les plus sagaces. Si l’un de ces loups expérimentés disparait, le territoire libéré est, inexorablement et à plus ou moins brève échéance, occupé par un nouvel arrivant ignorant et se laissant tenter par la première brebis venue. Hélas, compte tenu de vos déclarations, je doute que, comme moi, vous lisiez les études scientifiques. Cependant, vous ne pouvez ignorer qu’à ce jour, et pour longtemps encore, je le crains pour vous et vos collègues, les prélèvements faits par mes semblables (et moi-même, parfois, je l’admets) est très largement inférieur, même pour un éleveur expérimenté comme vous à toutes les autres causes de mortalité : chaque année environ 15 % des agneaux et 2 à 4 % des brebis et agnelles décèdent. En quatre ans de présence, mes 5 ou 6 amis et moi-même n’avons été reconnus responsables de la mort que de moins de 100 moutons bretons par an en moyenne (375 en 4 ans pour le Finistère selon l’OFB). Un chiffre à comparer aux quelque 10 000 moutons bretons morts au cours de ces quatre années pour de multiples raisons.

Vous me permettrez d’attirer votre attention sur le cas des chiens errants : je crois que, comme nombre d’éleveurs, vous avez subi des attaques et j’aimerais savoir quelles actions vous avez mené compte tenu du fait que leurs dégâts sont très largement supérieurs à ceux que vous attribuez à mes amis et moi. J’ai eu beau chercher dans la presse, je n’ai rien trouvé et je me demande si, finalement, nous ne serions pas les boucs émissaires des nombreuses difficultés rencontrées par votre profession contre lesquelles vous semblez n’avoir que peu de prise.

Je ne peux cependant pas croire ce que dit mon collègue Ménez : votre radicalisme n’aurait que faire des analyses scientifiques, il viserait à faire croire à bon compte que le Coordination rurale dont vous êtes un des responsables apporte des solutions aux problèmes des éleveurs. Il ajoute que si les problèmes existent, il est irresponsable de donner l’illusion qu’on va les résoudre en tuant un loup. Pour ma part, j’ai toujours l’espoir que la beauté du site où vous élevez vos moutons vous aide à accéder à la beauté d’un monde où le premier éleveur venu ne sort pas son fusil quand il entend le mot nature.

Bien sincèrement,

Loargann, loup breton